Hier soir dans le train, j’étais à côté d’un groupe de personnes de retour de la Fête de l’Humanité. Je les écoute échanger leurs contacts : « On se retrouve sur Instagram ? » « Je t’envoie ça sur WhatsApp ? »

Des gens à la fête L’Huma, qui s’organisent sur des plateformes appartenant à Meta. Je suis choqué. Comment peut-on se dire de gauche et continuer à alimenter des réseaux sociaux propriétaires, contrôlés par des milliardaires américains qui, pour certains, financent ouvertement l’extrême droite ?

Ce n’est pas un détail de geek. C’est un choix politique. Je n’ai jamais eu de compte Meta ou Tiktok. J’ai quitté X dès le rachat par Elon Musk pour une instance Pleroma auto-hébergée. Et cette inconfortable rigueur d’être « techno-punk », me semble indispensable pour rester congruent.

Un vrai choix politique

Les plateformes ne sont pas neutres. Elles appartiennent à des gens, et ces gens ont des opinions, des intérêts et un agenda. Or, ces dernières années, les patrons des GAFAM ont pris position sans ambiguïté.

  • Mark Zuckerberg a personnellement dirigé le don d’un million de dollars de Meta au fonds d’investiture de Donald Trump, quelques semaines après avoir dîné avec lui à Mar-a-Lago (BBC).
  • Jeff Bezos a fait de même avec Amazon, ajoutant même un million de dollars de diffusion en nature sur Prime Video (Variety).
  • Plus parlant encore : Bezos a empêché le Washington Post (qu’il possède) de publier un article positif sur Kamala Harris quelques jours avant l’élection. Un cas d’école d’obéissance anticipée face à Trump (CNBC).
  • Quant à Elon Musk, il a acheté Twitter pour en faire X, a ouvertement soutenu Trump dès juillet 2024 et a transformé la plateforme en un mégaphone de la haine d’extrême droite (NPR).

Rester sur ces réseaux, c’est donc accepter quatres choses :

  • Financer, par notre attention et nos données, des patrons peut recommandables.
  • Amplifier, par les algorithmes de ces plateformes, des discours choisis par leurs propriétaires.
  • Cautionner, par notre présence, la respectabilité de patrons qui soutiennent l’extrême droite.
  • Servir, parce que « Si c’est gratuit, c’est toi le produit ! » être des esclaves au service de ces magnats de la tech.

Ce n’est pas une posture de pureté, c’est un constat. La ligne rouge à ne pas franchir est dans nos poches.

À l’inverse, des logiciels libres comme Mastodon ou Pleroma fonctionnent sur le protocole ouvert ActivityPub : fédéré, sans algorithme de recommandation, sans publicité, sans propriétaire milliardaire. Mon instance Pleroma, je l’auto-héberge. C’est un acte de souveraineté numérique : reprendre le contrôle de nos outils, de nos données et de l’espace public où se construit le débat. Le mouvement du logiciel libre, repose d’ailleurs sur un triptyque qui ne devrait rien aux valeurs de gauche : « liberté, égalité, fraternité » (Wikipédia — Mouvement du logiciel libre).

Être congruent

Alors pourquoi tout le monde ne le fait-il pas ? Parce qu’être techno-punk, c’est exigeant.

Le techno-punk, d’après la définition que donne Ploum, c’est redevenir maître de ses propres actions sur Internet : « un technophile antisystème ». La philosophie punk, à la base, c’est le refus total de la mode, de la tendance. Être techno-punk, c’est donc se passionner pour les technologies vieilles, ennuyantes, sans budget marketing. C’est refuser les GAFAM, pas par nostalgie mais par quête d’indépendance et de souveraineté, pour réinstaller, héberger, fédérer, bidouiller soi-même.

Comme l’écrit Ploum dans son manifeste Offpunk : « Bien sûr qu’être technopunk ça demande un effort. »

Et c’est dur, en effet :

  • il y a moins de gens,
  • il y a moins de fonctionnalités,
  • il faut faire un peu de maintenance,
  • il y a des mises à jour qui cassent,
  • et il y a l’envie régulière de retourner à la facilité du fil d’actualité infini.

On rate des annonces, on est le dernier à voir la blague, on doit expliquer encore et encore ce qu’est une instance fédérée.

Mais c’est précisément là, dans cette difficulté assumée, que se joue la congruence. Être congruent, c’est aligner ses pratiques avec ses valeurs. Difficile de dénoncer le capitalisme de surveillance le matin et de le nourrir le soir en scrollant.

Le techno-punk n’est pas une posture d’esthète, c’est une discipline : celle de ne pas sous-traiter à des milliardaires l’infrastructure de nos vies et de nos luttes. Et quand cette discipline devient une habitude, elle cesse d’être un effort pour redevenir une évidence.

Et vous

Vous vous disiez peut-être que si vous aviez vécu sous Pétain, vous auriez été résistant. Si vous utilisez les GAFAM parce que c’est plus facile, plus joli, que tout le monde le fait, j’ai le regret de vous informer que non. Vous êtes en train de mettre une affiche « travail - famille - patrie » sur la porte de votre maison. Exactement pour les mêmes raisons que ceux qui l’ont fait à l’époque.

Alors oui, être techno-punk, c’est un effort. Mais c’est le prix de la congruence. Et vous, vous en pensez quoi ?