Je ne vais pas vous parler des « hackers » qui, dans les films (mais pas
seulement) pénètrent dans les ordinateurs géants du Pentagone pour y
mettre le souk ou qui détournent les fonds du parti au pouvoir pour les
virer sur le compte d’une ONG.
Je ne vais pas non plus vous parler des virus, qui contaminent les
ordinateurs et y détruisent des fichiers. Pour éviter les virus, un
conseil simple : passez toutes les documents venus de l’extérieur à
l’antivirus et n’ouvrez jamais un courrier électronique venant d’un
inconnu.
Pour faire quelque chose d’un ordinateur vous avez besoin d’un logiciel
(dans le temps, on disait « programme ») : un traitement de texte, un
jeu, et bien sûr le système d’exploitation de l’ordinateur, qui fait
fonctionner tous les autres logiciels.
Le système d’exploitation le plus utilisé au monde, actuellement, porte
un nom anglais qui signifie « Fenêtres ». Il a été mis au point par la
société de Monsieur Bill, que je ne vais pas citer à l’antenne, car
cette chronique est absolument libre de toute publicité pour les
logiciels propriétaires.
L’ingénieur dont je parle est un drôle de zigoto. D’abord il a un prénom
russe, alors les gens le regardent de travers en se demandant d’où il
vient, alors qu’il est né à Ville-d’Avray.
C’est un joyeux fêtard, qui passe ses nuits dans des caves où il joue de
la trompette et du cornet à pistons. Il a un diplôme d’ingénieur
métallurgiste, mais il est embauché à l’AFNOR¸ l’association française
de normalisation, dans la section… verrerie, en 1942. Et comme c’est
la guerre, il s’ennuie comme un rat mort, alors, il écrit.
Une femme pleine de bon sens, la psychanalyste Françoise Dolto,
racontait pendant une réunion publique à laquelle j’assistais qu’un
jour, dans l’une des maisons vertes qu’elle avait contribué à créer,
alors qu’elle venait assurer son tour de présence en tant que
psychothérapeute, elle trouve les assistantes maternelles et les mamans
complètement affolées. Que se passe-t-il ? « - Une petite fille a été
violée, lui répond-on. - Où ça ? - À l’autre bout de Paris ! » Et voilà
toutes les femmes qui se rassemblent autour d’elles. La mère Dolto
(quand je dis la mère Dolto, évidemment, c’est affectueux) exige le
silence et d’une voix très ferme, demande : « Est-ce que vous la
connaissez cette petite fille ? » Non, personne ne la connaît. « Est-ce
que vous savez ce qui s’est passé exactement ? » Non personne ne le
sait. « Bon, dit Dolto, alors, tout le monde se calme. Là où cette
petite fille s’est fait violer, il y a des gens pour s’occuper d’elle.
Mais ici, il y a encore des enfants qui ont besoin de nous.» Sans me
prendre pour Madame Dolto, et sans minimiser la situation, j’en ai un
peu assez qu’on nous laisse entendre en haut lieu que la guerre en Irak
va pratiquement avoir lieu ici. On recommence à le voir ces jours-ci :
les hommes font le plein d’essence et stockent les jerrycans, les femmes
se précipitent au supermarché et accumulent des bouteilles d’huile, du
sucre, de la farine, des pâtes, du riz et du savon. On se demande
pourquoi. Nous nous sommes en paix, aucun pays d’Europe n’est
susceptible de nous déclarer la guerre, et sommes en économie de marché.
Les entreprises ne vont pas s’arrêter du jour au lendemain de produire
des biens de consommation, et nos banques continuent à fusionner
allègrement malgré l’éventualité d’un conflit. Mais ça n’est pas ce
qu’on lit dans les journaux, ce qu’on voit à la télé. Ce qu’on voit, ce
qu’on entend, de la part de nos dirigeants c’est un catastrophisme drapé
dans un discours moralisateur. Un mélange de haine antiaméricaine mêlé
d’une culpabilité ancienne que la visite de Chirac en Algérie ne peut
pas vraiment éteindre. Le discours de la classe politique française au
sujet de la guerre en Irak me fait penser à celui des pires
cancérologues quand ils vous annoncent que vous n’en avez plus que pour
six mois, mais qu’ils ont de très bonnes chimiothérapies expérimentales.
Quand on regarde le comportement du gouvernement français après
l’intervention américaine en Afghanistan que voit on ? Je me souviens
qu’il y a quelques mois, à la télévision, la réalisation dont le Quai
d’Orsay était le plus fier, c’est la reconstruction des deux lycées
français de Kaboul, ces deux lycées dans lesquels, je cite « la future
élite d’un Afghanistan renaissant » pourrait se former de nouveau à la
rayonnante culture française. Je n’ai pas entendu dire que la France
reconstruisait des écoles dans les villages perdus du même pays.
Pourtant, les enfants, y’a pas que l’élite afghane qui en fait.
J’imagine sans peine que le Quai d’Orsay, à défaut de pouvoir empêcher
l’expédition punitive de Bush (peut-on vraiment appeler ça une guerre ?
Une guerre, ça se fait entre deux adversaires de force comparable) se
console en préparant déjà les plans des lycées français de Bagdad. Mais
les discours catastrophistes contribuent furieusement à faire oublier
qu’ici et maintenant, il y a des choses à faire et des gens qui ont
besoin de nous. Ces gens-là, nos afghans, nos irakiens à nous, les
sans-abri, les SDF, les sans papiers, ceux qui vivent sur nos chaussées,
sous l’hypocrite embargo de notre société bien propre sur elle, ces
gens-là, si on ne s’en occupe pas, ce sont des types comme Sarkozy qui
s’en occuperont. Et d’ailleurs, il est déjà en train de s’en occuper.
Bref, faire comme si la guerre allait avoir lieu chez nous, ça n’est pas
seulement irrationnel, c’est indécent. Hier, gare Montparnasse, j’ai vu
un type pas propre sur lui, sale et hirsute, aborder un voyageur. Il le
prend par la manche lui dit : « La guerre a pas commencé ? » L’autre
répond que non. « Alors, t’as peut-être encore de quoi m’acheter un
sandwich. Je veux pas d’argent, je veux un sandwich. » L’autre a hoché
la tête, ils se sont dirigés vers la boulangerie et le clochard a pris
un sandwich au thon. Un grand. Il perd pas la tête, lui, il oublie pas
que la semaine prochaine, qu’on se batte ou non en Irak, lui, il aura
toujours pas les moyens de stocker des pâtes ou de préparer la
reconstruction du lycée français de Bagdad.
Voilà des mois que tous les matins, bien calé entre mon bol, mes
tartines et ma radio, je suivais avec attention la chronique de 7h51 sur
France Inter.
J’ai commencé à écouter ces 3 minutes d’évasion en septembre 2001. A
cette époque, Guy Carlier avec son humour décapant nous donnait son avis
sur l’actualité, les évènements de notre société ou tout simplement son
humeur du jour. Une année durant, il ne s’est pas fait que des amis,
mais qu’à cela ne tienne, nous avons bien ri et finalement, il disait
avec ses mots ce que tout le monde pensait.
Au seul énoncé du mot « cannabis », j’imagine que les sourcils se
soulèvent, que les oreilles s’ouvrent et que certains auditeurs sentent
déjà la moutarde leur monter au nez, tandis que d’autres pensent : « Ah,
enfin, on en parle ». Eh oui, on en parle, dans un grand dossier publié
par la revue scientifique « La Recherche » dans son numéro du mois de
mars. Olivier Postel-Vinay y fait la synthèse des connaissances sur les
effets réels de ce cette substance pour le moins controversée. D’après
son article, le cannabis fait l’objet d’un consensus scientifique
international assez solide et plutôt rassurant : on sait bien sûr le
principal effet du cannabis est l’euphorie, la sensation de détente, et
aussi un certain effet sédatif, qui conduit à le proposer à certains
patients souffrant de maladies graves, ou soumis à des chimiothérapies,
afin de combattre les nausées importantes que celles-ci entraînent ;
mais figurez-vous que contrairement à ce que l’on a longtemps raconté,
la majorité des consommateurs de cannabis ne passent pas à une drogue «
plus dure » par la suite et le consomment plutôt en quantités modérées ;
le cannabis ne provoque pas d’overdose, aucun décès n’a jamais pu lui
être imputé directement et la consommation de cannabis n’augmente pas la
mortalité de la population générale, alors que chaque année, en France,
100 000 personnes meurent directement des effets du tabac et de l’alcool
et 13000 à la suite d’accidents médicamenteux. Et même si la
consommation de cannabis n’est bien sûr pas anodine, vous trouverez
d’autres informations tout aussi rassurantes dans l’article. Étant donné
les données scientifiques qui font de la toxicité du cannabis une
agréable plaisanterie comparée à celle des autres fléaux cités, on peut
se demander d’où vient sa diabolisation. Un second article du même
numéro de « La Recherche » montre qu’en France, le discours politique
actuel fait fi des connaissances scientifiques, ou ce qui n’étonnera
personne, les utilise à rebours à des fins électorales en diabolisant le
cannabis et ses consommateurs. La raison ne peut pas en être seulement
morale ou idéologique : en admettant - ce qui peut se discuter - que
tout usage de drogue est moralement condamnable, celui du tabac, de
l’alcool et des médicaments l’est aussi. Alors ? Alors, la raison
véritable de la condamnation du cannabis est probablement économique.
Car ce qui produit le cannabis, c’est le chanvre, qui pousse à peu près
n’importe où, et qui est très facile à cultiver sans pesticides ni
engrais - car c’est une mauvaise herbe ; le chanvre dont la solidité
fait un matériau de choix pour la fabrication de vêtements et de tissus
en tous genres mais aussi pour la construction ; le chanvre, dont la
richesse en éléments nutritifs rend la graine aussi intéressante que la
graine de soja ; le chanvre, dont le contenu en cellulose, plus
important que celui du bois, permet de fabriquer du papier mais produit
aussi une biomasse (autrement dit, de la matière sèche combustible) en
quantités énormes. On peut même fabriquer à partir du chanvre des
emballages plastiques bio-dégradables. Autant dire que la culture du
chanvre fournirait des alternatives économiques et non polluantes à de
nombreux matériaux actuels. Et c’est peut-être là que le bât blesse. Le
chanvre, dont on pourrait très bien cultiver des variétés contenant très
peu de tétrahydrocannabinol - la substance psychotrope appréciée des
fumeurs - est un concurrent économiquement redoutable, et pas seulement
pour le tabac. Je ne vous donnerai qu’un seul exemple : aux Etats-Unis,
qui le cultivait comme tous les pays du monde et en fit un énorme usage
pendant l’effort de guerre, le chanvre fut la cible, dès les années 30 -
et alors même que le cannabis n’était pas considéré comme un
stupéfiant - d’une campagne de lobbying intense. Cette campagne fut
menée par un conseiller de Roosevelt très proche des dirigeants de la
société industrielle DuPont de Nemours. Une lourde taxation des cultures
de chanvre fut votée aux États-Unis en 1937. Or, en 1938, DuPont de
Nemours déposait le brevet … du nylon. L’histoire de l’humanité est
parfois faite de hasard mais aussi, souvent, de rapports de force.