Sur une manifestation, j’ai croisé la pancarte : « Si t’es pas antifasciste, t’es quoi ? ». Trop binaire ? T’es avec nous ou contre nous. Voilà un sophisme bien connu : la polarisation manichéenne. J’ai aussi croisé une pancarte avec le même slogan que celui sur la banderole en illustration : « L’antifascisme n’est pas un crime ». Moins manichéen, il met le doigt sur un problème plus important : comment en est-on arrivé à débatre de l’antifascisme et pas de la montée du fascisme ? Comment en est-on arrivé à considérer que le fascisme est acceptable ?
Une mécanique rodée
Depuis quelque temps, le mot « antifa » est très présent dans les médias. Il porte aujourd’hui une image de violence et d’extrême gauche. Comment cette image a-t-elle été construite alors que bon nombre d’antifascistes sont non violents ?
La réponse est simple et tient en trois étapes :
- Isoler : on choisit un ou des groupes, des scènes de casse et des violences réelles.
- Amalgamer : on nomme tout ça « les antifa », un bloc homogène, criminel et organisé.
- Retourner : on débat alors de la menace « antifa » et plus de la menace fasciste. La question n’est plus « comment empêcher la montée du fascisme ? », elle est « comment gérer ceux qui le combattent ? ».
Conclusion : le fascisme n’est plus condamnable en revanche, combattre le fascisme l’est.
Et c’est documenté ! Il y a même des noms en science politique pour désigner ce processus. Les chercheurs distinguent deux grands mouvements :
- le mainstreaming, l’extrême droite entre dans le débat,
- la normalisation, ses idées deviennent normales. Ils montrent comment les partis qui gouvernent y contribuent en focalisant l’attention sur leurs opposants (European Journal of Political Research). La linguiste Ruth Wodak appelle ça la « normalisation sans honte » des discours d’extrême droite (The Politics of Fear, 2021).
Oui, il y a eu des violences
Une chose est claire : il y a eu des violences dans des manifestations antifascistes, des dégradations et des affrontements. Je condamne fermement ces actes comme je condamne toute violence, quelle que soit son origine.
Mais on peut condamner des actes sans stigmatiser un groupe. Quand des militants cassent, le gouvernement et les médias parlent d’abord d’antifa et d’extrême gauche avant de parler des violences. Quand il y a des manifestations pacifistes, on parle des rares violences qui ont eu lieu, toujours en montrant du doigt les antifa.
L’asymétrie est là : le mot-valise « antifa » absorbe tout, le message de fond disparaît derrière l’étiquette.
Et c’est visible dans les faits :
- dissolution du groupe antifasciste lyonnais GALE prononcée en mars 2022, puis suspendue par le Conseil d’État en mai de la même année (Conseil d’État, 20 Minutes).
- Menaces de dissolution du groupe antifasciste « Nantes révoltée » (Le HuffPost).
- Menaces de dissolution des associations qui luttent contre l’islamophobie (Révolution Permanente).
À chaque fois, la séquence est la même : un acte condamnable, une étiquette collective, une réponse qui criminalise l’opposition.
Un éternel recommencement
Cette mécanique rhétorique se retrouve dans l’histoire, et ça n’a pas bon goût.
Aux États-Unis, dans les années 1950, le maccarthysme ne débattait pas du communisme : il accusait les gens d’être communistes. L’accusation remplaçait l’argument, et des milliers de personnes ont perdu leur emploi pour un mot (Wikipédia — Maccarthysme).
En 2017, à Charlottesville, un militant néonazi tue une contre-manifestante, Heather Heyer. Réponse du président Trump : il y a « des gens très bien des deux côtés » et il fustige… l’« alt-left », une expression inventée pour l’occasion, qui fabrique un équivalent miroir à l’extrême droite pour justifier la symétrie (ABC News).
En France, même période, même mécanique : « islamo-gauchisme » pour disqualifier des universitaires, « wokisme » pour éviter de débattre du fond. Trois politologues l’ont décrit comme un « nouveau maccarthysme intellectuel » (AOC — Policar, Mayer, Corcuff).
À chaque fois, la même opération : on fabrique une étiquette qui transforme une position éthique en identité suspecte, puis on débat de l’étiquette au lieu de débattre du problème. L’historien Mark Bray a montré que l’antifascisme est un courant politique centenaire et divers, bien antérieur à son étiquette récente (Antifa: The Anti-Fascist Handbook, 2017).
Pourquoi ça fonctionne
Parce que ça rapporte. Un parti de gouvernement qui veut garder l’électorat tenté par l’extrême droite n’a pas intérêt à la combattre : il a intérêt à montrer qu’il la « protège » de ceux qui l’ennuient. Stigmatiser les antifascistes, c’est envoyer un signal : « voyez, moi aussi je fais peur aux gauchistes ». L’extrême droite cesse d’être le problème ; elle devient un électorat à séduire.
Et ça marche aussi parce que le débat médiatique adore la simplicité de la symétrie. Deux camps, deux excès, deux violences : c’est plus vendeur que l’analyse. Pourtant, il y a une différence de nature entre ceux qui veulent un monde raciste et ceux qui s’y opposent, y compris maladroitement. Le sophisme de la polarisation manichéenne fait vendre. Les chercheurs en sciences de la communication documentent ces fausses équivalences, et leurs effets (Science, 2020).
Pendant ce temps
Chaque minute passée à débattre de l’étiquette est une minute où l’on ne parle pas du fond du problème : la montée du fascisme. Des groupuscules d’extrême droite qui se structurent et s’entraînent, des élus qui reprennent leurs mots, des journalistes menacés, des minorités opprimées. Il y a plus de dix ans, Clément Méric est mort sous les coups de skinheads d’extrême droite, rue Caumartin, à Paris. On n’a toujours pas compris que la menace était là.
Le fascisme n’arrive jamais en disant « je suis le fascisme ». Il arrive en banalisant tout ce qui le désigne. Tant que le mot qui dérange est « antifa » plutôt que « fasciste », il avance.
La question de la pancarte n’est donc pas « es-tu fasciste ou pas ? ». Elle est : à quel moment de l’Histoire te places-tu ? Parce que dans quelques années, on regardera cette époque comme on regarde aujourd’hui les années 1930 : Mais comment ont-ils fait pour ne pas voir ? C’était pourtant évident !
Et vous ?
Vous allez dire que je m’énerve sur un mot ? C’est vrai, mais c’est parce que les mots ont un pouvoir insoupçonné : ils façonnent notre pensée. Ce sont ces mots-là que les politiciens utilisent pour stigmatiser « les antifa », c’est de la rhétorique. Et la rhétorique, ça précède toujours la politique.
Si t’es pas antifasciste, t’es quoi ? Moi, je sais ce que je suis. Et vous ?
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